Adèle De Normandie
Une courte pièce en trois actes 

 

 

Jean De Halliday Bienvenue, Mesdames et Messieurs, ladies and gentlemen. Je m’appelle Jean De Halliday, et je suis un troubadour qui voyage dans le temps.

J’ai écrit de nombreuses chansons, et je les ai chantées aussi – même si certains diront que je les hurle plutôt.
Mes chansons racontent la vie des grandes dames de France – j’espère qu’elles vous plairont et qu’elles vous apprendront peut-être quelque chose.

Ensemble, nous allons entreprendre un voyage que je porte dans mon cœur depuis de nombreuses années : un périple à la recherche des grandes dames de France, pour rendre hommage aux femmes qui ont contribué à façonner le destin de notre beau pays. Certaines ont régné depuis leur trône, d’autres depuis les champs de bataille, d’autres encore depuis les salons. Certaines ont trouvé la gloire, tandis que d’autres se sont vu offrir la gloire ; certaines étaient de grandes penseuses, et d’autres ont même découvert la magie — mais sachez ceci : toutes ont laissé une empreinte que le temps n’a pas pu effacer. Nous commençons notre voyage à travers le deuxième millénaire avec Adèle de Normandie, née en l’an de grâce 1066, une date sans doute familière pour les Anglais parmi notre public !



Grâce à la main ferme d’Adèle, la nation sut se redresser, sa sagesse guida des cours fragiles dans un pays prêt à s’effondrer.

En Aquitaine, où l’esprit d’Éléonore sut les provinces rassembler, elle unit terres et peuples divers, et bien plus encore à façonner.

Nous verrons la jeune fille qui, l’épée levée, sans jamais plier, chassa les Anglais de son royaume, refusant toujours de céder.

Et Marie‑Antoinette, à Versailles où son rire aimait s’égayer, vit sa vie brusquement fauchée par une lame prompte à trancher.

Ce soir, je vous conte l’histoire de dix femmes au courage sans pareil, qui bâtirent la France avec feu, avec foi, sous l’éclat du soleil.

Leurs voix résonnent encore, portées par l’esprit qui jamais ne s’efface, le battement vivant de l’âme que nous appelons tout simplement la France

 

Avant que la France ne devienne le pays que nous connaissons aujourd’hui — avant que la Renaissance n’embelle ses cours, avant que la Révolution ne la secoue jusqu’au plus profond de ses fondements —, il y avait une nation encore en pleine formation.
Ensemble, nous commencerons par remonter le temps jusqu’à une époque de fer et de parchemin, de frontières mouvantes et de trônes fragiles. Les grandes maisons d’Europe sont agitées, leurs alliances scellées non pas par des traités, mais par des mariages, des serments et le poids incertain des liens du sang.
Un monde où les rois partent en guerre aussi facilement qu’ils se rendent à la prière, et où l’Église et l’épée se disputent l’âme de chaque royaume. La Normandie s’élève alors comme une tempête — un duché ambitieux, dont les ducs rêvent parfois de couronnes au-delà de la mer.
Et, au cœur de cette époque tumultueuse, se dresse une grande femme, Adèle de Normandie — fille de Guillaume le Conquérant, sœur de rois, mère d’un futur monarque.
À une époque où le sort des femmes est d’obéir et d’endurer, Adèle de Normandie surpasse les hommes qui l’entourent. Alors que les croisades font rage en Orient et que des seigneurs rivaux déchirent le tissu de l’Europe, elle maintiendra la France inébranlable, d’une main féminine, avec une vision et une influence qui s’étendent au-delà de sa propre vie. Elle n’est pas comme vous, car elle peut enflammer la pluie, et son chant résonnera à travers les âges.
L'Histoire ne retient souvent que les guerriers — ceux qui se sont lancés au combat, qui ont gravé leur nom dans la pierre à coups d'épée. Mais Adèle façonne notre avenir d'une manière plus douce : par ses conseils, par sa patience, en tissant avec soin un tissu de stabilité à une époque qui connaît rarement une telle chose.




Scène 1 Croisade



Jean De Halliday Commençons donc. Nous sommes en 1101. La France est une terre tiraillée entre les anciennes allégeances féodales et les ambitions grandissantes de puissantes maisons nobles. Le roi Robert, un Capétien, gouverne ce pays avec piété, mais le véritable pouvoir est entre les mains des comtes et des ducs dont les forteresses bordent la Loire et la Seine. C’est un monde aux frontières mouvantes, aux alliances précaires, et où l’Église exerce son influence jusque dans chaque foyer.
Six ans plus tôt, le pape Urbain II s’était adressé aux clercs et aux laïcs du concile de Clermont, en Auvergne. Il avait lancé un appel passionné : l’occupation persistante de Jérusalem par les infidèles était un affront à la chrétienté. Il était du devoir, affirmait-il, de tous les bons chrétiens de prendre les armes contre ceux qui avaient profané le sol sur lequel Jésus-Christ avait marché, et ainsi de le reconquérir pour les adeptes de la vraie foi. Il avait appelé les grands comtes de France, Raymond de Toulouse, Hugues de Vermandois, Robert de Flandre, Robert de Normandie, Godefroy de Bouillon et Étienne de Blois, à se lancer dans une croisade.
Ici, la maison de Blois figurait parmi les plus puissantes. Ses terres étaient riches, ses armées respectées, ses alliances tissées par le mariage et le sang, et Étienne avait répondu à l’appel. Oui, il se joindrait à cette juste cause.


Et aujourd’hui, la maison est en proie à des troubles. Étienne de Blois est rentré de la première croisade en disgrâce, après avoir abandonné le siège d’Antioche avant d’avoir tenu sa promesse. Sa réputation est en lambeaux, son honneur remis en question, et les murmures le suivent dans toutes les salles.

Son épouse, Adèle de Normandie, a bien gouverné en son absence — tenant la cour, négociant avec les évêques et les seigneurs, assurant la sécurité de leurs territoires. À présent, le château de Blois — dont les murs de pierre s’élèvent au-dessus de la Loire, et dont les salles résonnent des murmures de ceux qui y déambulent — devient le théâtre d’un règlement de comptes. Derrière des portes closes, dans une chambre éclairée par une seule bougie vacillante, Adèle affronte son mari. Elle s’exprimera non seulement en tant qu’épouse, mais aussi en tant que souveraine défendant l’honneur de sa maison. Étienne, épuisé par le voyage et accablé par la honte, fait face à sa femme.

Adèle : Mon mari, tu es revenu plus tôt que prévu.
Étienne : Ce n’était pas mon souhait. J’aurais préféré revenir dans la gloire, mais ce n’était pas la volonté de Dieu, alors me voici de retour chez moi.
Adèle Tu es chez toi, tandis que les hommes qui t’ont suivi gisent en terre étrangère, le serment que tu as prêté devant Dieu aussi brisé que leurs corps sans vie. J’ai bien gouverné en ton absence. J’ai maintenu l’unité de ces terres alors même que les rumeurs de ta retraite se répandaient sur notre royaume comme la peste. Sais-tu comment on t’appelle, Étienne ?
Étienne Comment m’appelle-t-on ?
Adèle On t’appelle le comte qui s’est enfui.

Étienne : J’ai persévéré, Adèle, mais, finalement, j’ai succombé à la peur pour ma vie.
Adèle : Mais la peur n'est pas une excuse pour rompre un serment. Tu dois retourner à Jérusalem. Pas pour la gloire. Pas pour le pape. Mais parce que ton honneur l'exige. Parce que mon honneur l'exige. Parce que Blois et la France l'exigent. Je ne veux pas voir le ciel s'écrouler sur notre maison à cause de ton inaction
Étienne : Si je pars… je ne reviendrai peut-être pas.
Adèle Alors pars avec le courage qui t’a manqué auparavant. Et si tu tombes, que ce soit en homme qui s’est racheté. Tu partiras d’ici quinze jours. Je préparerai tes lettres. Et que Dieu t’accorde la force que tu n’as pas trouvée la première fois.
Étienne J’irai, Adèle. Cette fois, mon courage ne me fera pas défaut.
Adèle Alors la France se souviendra de toi avec honneur, et le royaume des cieux t’accueillera, que ce soit maintenant ou plus tard.
Jean De Halliday La porte se referme derrière Étienne. La bougie vacille. Adèle se tient seule dans la lumière vacillante, le souffle régulier, le regard fixé sur l’espace vide qu’il a laissé. Nous la laissons maintenant à ses propres pensées.
Adèle C’est donc à moi qu’il revient encore… de l’envoyer là où l’honneur l’appelle. Dieu sait que je n’ai pas choisi ce fardeau, et pourtant je me tiens ici tandis que le monde au-delà de ces murs brûle d’un feu sacré.

Je me souviens des lettres qui m’étaient parvenues d’Antioche. Ces récits de famine, de maladie, et de nos courageux soldats gisant sans vie sur ces champs lointains. Étienne — mon Étienne — a détourné le regard de ces souffrances et s’est enfui pour échapper à leur ombre.
Mais je ne peux pas laisser sa peur devenir l’histoire de notre maison. Pas tant que nos fils Théobald et Étienne grandissent sous ces toits, pas tant que nos vassaux comptent sur moi pour leur donner de la force, pas tant que le nom de Blois doit rester intact aux yeux de la France.
Si mon mari doit retourner à Jérusalem pour retrouver l’honneur qu’il a perdu, qu’il en soit ainsi. Je porterai le poids de ce royaume jusqu’à ce qu’il retrouve le courage qu’il a laissé là-bas. Et s’il tombe… alors que l’histoire dise qu’il est tombé en homme qui s’est relevé une fois de plus pour honorer son serment. Car je suis Adèle — fille d’un conquérant, gardienne de ces terres, et gardienne d’un héritage qui ne sera pas terni par la peur, ni par l’échec, ni par le murmure de la retraite. Que Dieu te protège et te garde, Étienne.





Scène 2 Théobald

Jean De Halliday C'est ainsi que Étienne quitta Blois pour aller reconquérir l'honneur qu'il avait perdu. Dans les temps qui suivirent, Adéle régna avec une lucidité et une fermeté que la France avait rarement connues. Nous sommes désormais en 1102 et des nouvelles parviennent de la Terre Sainte : Étienne de Blois est tombé à Ramla. Dans les salles de son château, Adéla reporte son regard sur ses terres. Sous sa direction, Blois est devenu un symbole d’ordre dans un royaume fracturé. Et maintenant, son mari disparu et l’avenir de sa maison reposant sur ses épaules, les pensées d’Adèle se tournent vers son fils aîné. Aujourd’hui, elle verra Théobald endosser le manteau du pouvoir — un moment qui ne marque pas une fin, mais le début d’un héritage qu’elle a façonné de ses propres mains.
Nous nous trouvons dans une grande salle. La lumière du matin pénètre à flots dans la pièce. Un clerc se tient debout, un parchemin à la main, tandis qu’Adèle se tient près d’une longue table. Les grands de ce monde et les notables rassemblés attendent patiemment. Théobald fait son entrée, serein mais nerveux.

Clerc (lisant le parchemin) : « Conformément aux droits de succession et avec l’accord des maisons nobles, qu’il soit connu que Théobald, fils de Étienne et d’Adéle, se voit conférer l’autorité sur les terres et les titres de Champagne. »
Théobald : J’accepte cette charge avec humilité et je prie pour être à la hauteur.
Adèle Théobald, sache que quiconque porte ce fardeau de responsabilité en ressent le poids. Tu es le fils aîné d’Étienne, comte de Blois, et je vois la détermination qui coule dans tes veines pour porter ce fardeau avec honneur et distinction.
Théobald Je t’ai vue gouverner en l’absence de père, mère. J’ai vu comment les hommes s’inclinent devant ton jugement juste et droit. Je prie pour que je sois fait du même bois que toi.
Adèle Tu seras tout cela et bien plus encore. Mais ton chemin n’est pas le mien, Théobald. Il est plus vaste, et il te mènera, toi et ce royaume, plus loin que tu ne l’imagines encore. La Champagne est une terre de promesses — des champs fertiles, des vassaux loyaux, et une place au carrefour de la France. Gouverne-la avec équité. Gouverne-la avec force. Et par-dessus tout, gouverne-la avec honneur. Car l’honneur est la seule chose qu’un souverain ne doit jamais perdre, comme ton père le savait trop bien.
Théobald Je ne te décevrai pas, je ne décevrai pas la maison de Blois.
Adèle Tu ne décevras pas non plus la France, Théobald.
Clerc Lève-toi, Théobald, comte de Champagne.
Adèle L’avenir de la maison de Blois est assuré. Que Dieu bénisse et protège mon fils, Théobald.

Scène 3 Étienne

Jean De Halliday Faisons un bond en avant de plus de trente ans. Nous sommes en janvier 1136. Beaucoup de choses se sont passées depuis que Théobald a pris les rênes de la Champagne. Sous l’égide d’Adéle, son règne fut ferme et juste. Les terres de Blois et de Champagne prospéraient, leurs cours grouillant d’érudits, de clercs et d’émissaires. La France elle-même était en pleine mutation : les rois capétiens resserraient lentement leur emprise, les grands seigneurs se taillaient des sphères d’influence et l’Église s’immisçait de plus en plus profondément dans les affaires des princes.
Au milieu de tout cela, Adèle resta une figure centrale du pouvoir. Elle agit avec sagesse, correspondant avec les évêques et les rois, et façonnant ses fils pour qu’ils deviennent des hommes capables de s’imposer dans un royaume en proie à l’agitation.
Mais l’histoire a le don de prendre des tournants soudains. De l’autre côté de la Manche, le trône d’Angleterre est vacant : le roi Henri est mort, la revendication de sa fille est contestée, et le pays tremble au bord de la guerre civile.
Et en ce moment d’incertitude, le fils cadet d’Adèle, Étienne, fait un choix audacieux et périlleux. Aujourd’hui, une nouvelle arrive à Blois qui ébranlera même la main ferme d’Adèle.
Nous voyons Adèle assise à son bureau, en train de sceller une lettre. Un serviteur entre précipitamment, s’inclinant profondément.

Le Serviteur : Ma dame… un messager venu d’Angleterre. Il insiste pour dire que la nouvelle ne peut attendre.
Adèle : Qu’il parle donc. L’Angleterre apporte rarement des nouvelles qui se prêtent à la cérémonie.
Le Messager : Dame Adèle… J’apporte des nouvelles de Londres. Le roi Henri est mort — et votre fils, Étienne, a traversé la Manche. Il a pris la couronne.
Adèle Mon Étienne siège sur le trône d’Angleterre ?
Le Messager Oui, ma dame. Les barons lui ont prêté serment. L’Église l’a béni. Il a été proclamé roi.
Adèle Il a donc agi rapidement. C’était la fille d’Henri qui devait hériter, et pourtant mon Étienne a saisi l’occasion. Il a toujours fait preuve d’audace, même quand il était enfant.
Théobald (Entrant, après avoir entendu la conversation) Mère… est-ce vrai ?
Adèle Il semble que ton frère ait parié sur la couronne et qu’il l’ait remportée.
Théobald L’Angleterre n’est pas un prix facile à remporter. Les nobles y sont agités. La succession est incertaine. Cela pourrait plonger ce pays dans le chaos.
Adèle Le pouvoir s’accompagne rarement d’autre chose que du chaos, Théobald. Ton frère s’est en effet lancé dans la tempête. Mais il l’a fait avec courage, et avec le sang des rois dans les veines. ( Adèle se tourne vers le messager) .Dis ceci à Étienne : il a ma bénédiction… et mon avertissement. Une couronne conquise rapidement doit être tenue fermement. Il doit régner avec justice, avec force et avec la sagesse qui lui faisait autrefois défaut. L’Angleterre le mettra à l’épreuve — et j’attends de lui qu’il s’impose.
Le Messager Je transmettrai vos paroles, ma Dame.
Le messager s’incline et sort. Le silence s’installe.
Théobald Mère… êtes-vous fière ?
Adèle Je suis beaucoup de choses, Théobald. Fière, oui. Inquiète aussi ? Oui. Mais par-dessus tout, je me rappelle que le monde n’est pas seulement façonné par les rois et les armées, mais par les choix de ceux qui osent prendre leur destin à deux mains.
Elle regarde vers la fenêtre, la lumière hivernale illuminant son visage.
Adèle Deux fils — l’un régnant sur la Champagne, l’autre sur l’Angleterre. Que l’histoire en dise ce qu’elle veut. J’ai fait ma part.

Jean De Halliday

L’histoire d’Adéla s’efface, glissant vers un passé désormais apaisé, ses fils sont sur le trône, ses longs travaux enfin récompensés.

À travers les tempêtes, elle guida son peuple d’une main sûre et fine, et la France, sous son autorité, devint plus riche, plus forte, plus digne.

Les seigneurs de Blois et de Champagne façonnèrent le pays avec entrain, mais derrière leurs succès, nous voyons clairement la main d’Adéla, leur soutien.

De la Champagne nous gagnons le sud de la France en cadence, où viendra s’inscrire une autre grande dame dans notre romance

Là, le destin préparait une lignée nouvelle, éclatante et souveraine : une jeune duchesse dont le sang et la volonté lieraient France et Angleterre à son nom, sans peine.

Son père mort, ses terres lui revenaient, lourdes d’avenir et de pouvoir à revendiquer, et déjà se levait pour elle un monde prêt à se transformer.

Tournons-nous donc vers la noble Éléonore d’Aquitaine, au destin souverain, car bientôt, des royaumes d’Angleterre et de France, nul n’ignorera son nom, ni son chemin.

Fin de l'acte I